Depuis quelques années, l'intelligence artificielle (IA) est au cœur des préoccupations économiques et technologiques. Cette discipline, qui promet des avancées révolutionnaires dans de nombreux secteurs, suscite aussi des interrogations quant à la viabilité de ses investissements. Alors que les géants de la technologie injectent des sommes colossales dans le développement de l'IA, des voix s'élèvent pour mettre en garde contre une possible bulle financière, semblable à celle qui a frappé le marché des chemins de fer au XIXe siècle.
Les dépenses des grandes entreprises technologiques pour la création de centres de données, la fabrication de puces électroniques et d'autres infrastructures nécessaires à l'IA atteignent des sommets vertigineux. Selon une analyse du Financial Times, les entreprises telles que Google, Amazon, Microsoft et Meta prévoient de dépenser plus de 400 milliards de dollars l'année prochaine, en plus des 350 milliards déjà investis cette année. Ces chiffres témoignent d'une frénésie d'investissement sans précédent dans le domaine.
Pour illustrer ces efforts, Microsoft a récemment annoncé un investissement de 10 milliards de dollars pour développer un centre de données consacré à l'IA dans la ville portuaire de Sines, au sud du Portugal. De même, OpenAI, la société mère de ChatGPT, ainsi que des géants comme Softbank et Oracle, ont promis d'allouer 500 milliards de dollars à la création de supercalculateurs dédiés à l'intelligence artificielle. En parallèle, OpenAI et Nvidia, un leader dans le domaine des puces, ont annoncé des dépenses dépassant les 100 milliards de dollars pour améliorer les capacités d'OpenAI dans le domaine de l'IA générative.
Malgré ces investissements faramineux, les retombées financières de l'IA semblent dérisoires en comparaison. Les entreprises de technologie s'endettent rapidement pour financer leur expansion dans ce domaine, ce qui suscite des inquiétudes parmi les investisseurs. Selon le Financial Times, certaines entreprises, comme Oracle, ont émis 18 milliards de dollars d'obligations en septembre dernier pour financer des projets d'infrastructure. Cela inclut des investissements dans d'énormes centres de données, tels que le "Stargate" d'OpenAI situé à Abilene, au Texas. Les résidents de la région expriment leur inquiétude face à la consommation d'énergie et d'eau d'un tel projet dans une zone déjà confrontée à des problèmes de stress hydrique.
Cette situation soulève des questions sur la viabilité à long terme des modèles économiques basés sur l'IA. Par exemple, OpenAI, qui est soutenue par Microsoft, espère générer 13 milliards de dollars de bénéfices cette année, mais ses dépenses pourraient atteindre 129 milliards d'ici 2029. Cela constitue une disparité alarmante qui rappelle d'autres frénésies spéculatives de l'histoire économique.
Les analystes commencent à établir des parallèles entre l'actuelle situation de l'IA et d'autres bulles économiques historiques. Julien Garran, un analyste britannique, souligne que la mauvaise allocation de capitaux dans le domaine de l'IA pourrait représenter 65 % du PIB des États-Unis, soit quatre fois les investissements dans le secteur du logement avant la crise financière de 2008-2009. Cette comparaison illustre à quel point les sommes engagées dans l'IA sont disproportionnées par rapport aux retours sur investissement attendus.
Pour mieux comprendre les dynamiques à l'œuvre, il est crucial d'analyser certains indicateurs économiques. L'économiste américain Robert Shiller a développé des outils permettant d'évaluer les bulles financières. Parmi ces indicateurs, le ratio cours/bénéfice (price-earning ratio) est souvent cité. Il s'agit d'un indicateur clé qui mesure la valorisation des entreprises par rapport à leurs bénéfices. Une augmentation significative de ce ratio peut signaler des niveaux de valorisation excessifs, souvent associés à des bulles financières.
La méfiance croissante des investisseurs se manifeste par une tendance à se débarrasser des titres de créance des grandes entreprises technologiques américaines. Cette réaction souligne une prise de conscience collective des risques liés à une surenchère d'investissements dans l'IA. Les marchés obligataires, traditionnellement considérés comme plus sûrs, commencent à ressentir les effets de cette inquiétude, ce qui pourrait avoir des répercussions sur l'ensemble de l'économie.
Si la bulle de l'intelligence artificielle venait à éclater, les conséquences pourraient être significatives. Non seulement cela affecterait les entreprises directement impliquées dans le secteur, mais cela pourrait également avoir des répercussions sur des industries connexes et sur l'économie mondiale en général. Les travailleurs du secteur technologique pourraient faire face à des licenciements massifs, et les innovations qui avaient été anticipées pourraient être retardées ou annulées.
La question de savoir si l'intelligence artificielle constitue une bulle financière prête à éclater demeure ouverte. Ce qui est certain, c'est que les niveaux d'investissement actuels sont sans précédent et que les retours sur ces investissements ne sont pas à la hauteur des attentes. Les acteurs du marché doivent garder un œil vigilant sur ces développements, car l'histoire économique nous enseigne que les bulles, lorsqu'elles éclatent, entraînent souvent des conséquences dévastatrices. Le défi pour le secteur de l'IA sera de trouver un équilibre entre innovation et viabilité économique, afin d'assurer une croissance durable et bénéfique pour l'ensemble de la société.